Il fut un temps où PlayStation semblait avoir compris la leçon. Après les errements de l'époque PS3, marquée notamment par une communication arrogante et une machine particulièrement chère, Sony avait retrouvé une certaine humilité avec la PS4. Une stratégie qui avait largement contribué au succès de la génération suivante.
Mais cette époque semble aujourd'hui bien loin.
Depuis plusieurs années, PlayStation multiplie les décisions discutables. Malgré quelques excellents jeux, la marque donne régulièrement le sentiment de se tirer une balle dans le pied. Une situation d'autant plus préoccupante que Sony prépare déjà la prochaine génération de consoles.
Dans ce contexte, un changement de direction paraît nécessaire. Hermen Hulst et Hideaki Nishino, qui dirigent aujourd'hui les activités de Sony Interactive Entertainment, devraient laisser leur place avant l'arrivée de la PS6.
Il faut toutefois rappeler que les deux hommes ont hérité d'une situation déjà compliquée. Ils ont pris les commandes de SIE en juin 2024, après le départ de Jim Ryan, d'abord en tant que co-PDG. En 2025, Hideaki Nishino est devenu seul PDG de SIE tandis que Hermen Hulst a pris la tête du Studio Business Group.
Le problème est que la stratégie mise en place durant les dernières années de Jim Ryan a profondément changé l'identité de PlayStation. La marque s'est notamment tournée vers les jeux-service, avec l'ambition de multiplier les expériences multijoueur capables de générer des revenus sur le long terme.
Le résultat est loin d'avoir été à la hauteur des attentes.
Concord reste évidemment le symbole le plus évident de cet échec. Le jeu, développé pendant plusieurs années et ayant représenté un investissement conséquent, a été retiré du marché peu après son lancement. Mais il ne s'agit que de la partie la plus visible d'un problème beaucoup plus large.
PlayStation a également investi massivement dans Bungie, racheté pour 3,6 milliards de dollars, tandis que plusieurs studios internes ont consacré des années à des projets multijoueur finalement abandonnés. Bluepoint Games, Naughty Dog, Insomniac Games, Firesprite, Bungie ou encore Bend Studio ont tous été concernés à des degrés différents par cette politique. Dans plusieurs cas, des licenciements ont accompagné l'arrêt ou la réorientation des projets.
Fairgame$ et Horizon Hunters Gathering, eux, ne sont pas officiellement annulés, mais auraient déjà reçu des retours peu enthousiastes et connu des changements de direction.
Hermen Hulst et Hideaki Nishino ne peuvent évidemment pas être tenus responsables de toutes ces décisions. Une grande partie de cette stratégie a été engagée avant leur arrivée à la tête de SIE. Mais Hermen Hulst était déjà aux commandes de PlayStation Studios pendant plusieurs années avant sa promotion de 2024. Il disposait donc d'une influence importante et aurait pu, selon cette analyse, infléchir plus rapidement la trajectoire de l'entreprise.
Le choix de transformer des studios historiquement spécialisés dans le jeu solo en équipes dédiées au multijoueur aura finalement coûté très cher. Les compétences, les méthodes de production et les attentes des joueurs ne sont pas nécessairement les mêmes. Les échecs de Marvel's Avengers ou de Suicide Squad: Kill the Justice League auraient pourtant dû servir d'avertissement.
Et les problèmes ne concernent pas uniquement les jeux.
PlayStation s'est également engagée dans une politique de tarification dynamique sur le PlayStation Store, prévoit la fin de la production de jeux physiques à l'horizon 2028 et doit fermer les boutiques numériques de la PS3 et de la PS Vita. À cela se sont ajoutées plusieurs hausses de prix concernant la PS5 et la PS5 Pro.
Pris séparément, chacun de ces choix peut être défendu. Mis bout à bout, ils donnent toutefois l'image d'une marque qui prend de plus en plus de distance avec une partie de son public historique.
Mais s'il fallait retenir un seul dossier pour symboliser cette évolution, ce serait probablement celui de Physint.
Le projet de Kojima Productions devait représenter une sorte de retour aux sources. Hideo Kojima est intimement lié à l'histoire de PlayStation. Metal Gear Solid avait marqué la première PlayStation, ses suites avaient accompagné la PS2, Metal Gear Solid 4 avait joué un rôle important sur PS3 et les épisodes PSP avaient également participé à l'identité de ces machines.
Plus récemment, Death Stranding avait offert à la PS4 une expérience particulièrement atypique, tandis que Death Stranding 2: On the Beach est devenu l'une des productions les plus remarquées de la PS5.
La relation entre Kojima Productions et PlayStation semblait donc naturelle.
Pourtant, PlayStation aurait tenté de mettre fin à son partenariat autour de Physint. Une décision particulièrement symbolique compte tenu de l'histoire entre les deux parties.
La communication officielle de PlayStation n'a d'ailleurs pas contribué à calmer les critiques. La société expliquait continuer à avoir une grande admiration pour la vision de Hideo Kojima et affirmait que la relation avec Kojima Productions restait forte après trois décennies de collaboration créative. Un discours difficile à concilier avec une volonté de mettre fin au projet.
Bien entendu, l'annulation d'un jeu n'est pas nécessairement une mauvaise décision. Un projet peut prendre du retard, dépasser son budget ou ne plus correspondre aux objectifs de l'éditeur. Dans le cas de Physint, des informations évoquent notamment des dépassements de budget et des étapes de développement qui n'auraient pas été respectées.
Mais c'est précisément là que se pose la question de la stratégie à long terme.
PlayStation avait choisi de travailler avec Kojima Productions en connaissance de cause. Hideo Kojima possède une identité créative extrêmement forte et un historique qui parle pour lui. Miser sur son savoir-faire représentait aussi une manière de renouer avec une partie de l'ADN historique de PlayStation.
Death Stranding n'a peut-être pas généré les mêmes marges qu'un énorme blockbuster traditionnel, mais la franchise aurait au minimum permis à Kojima Productions de trouver son public et de poursuivre son développement. Mettre fin à Physint au nom d'une logique financière à court terme pourrait donc avoir un coût bien plus important en matière d'image et de confiance.
La situation est d'autant plus ironique que PlayStation avait justement permis à Kojima de développer Death Stranding lorsqu'il était encore difficile d'imaginer le résultat final. Sony avait alors accepté de soutenir un projet particulièrement atypique : un jeu dans lequel le joueur traverse un monde dévasté en transportant des colis, accompagné d'un bébé dans un étrange dispositif.
Quelques années plus tard, la même entreprise semble beaucoup moins disposée à prendre ce genre de risques.
C'est peut-être là que se trouve le véritable problème.
PlayStation ne manque pas de moyens. La PS5 s'est vendue à près de 95 millions d'exemplaires, preuve que la marque bénéficie encore d'une puissance considérable et d'une immense base de joueurs. Mais cette fidélité n'est pas acquise pour toujours.
À force d'augmenter les prix, de réduire la place du physique, de fermer d'anciens services, d'annuler des projets après plusieurs années de développement et de suivre certaines tendances du marché, PlayStation prend le risque d'user progressivement le capital sympathie construit pendant plusieurs générations.
La prochaine génération sera donc particulièrement importante.
La PS6 ne pourra pas simplement compter sur le succès commercial de la PS5 pour continuer sur sa lancée. PlayStation devra démontrer qu'elle a retrouvé une vision claire, avec un catalogue plus diversifié et une meilleure compréhension de ce qui a historiquement fait la force de ses consoles.
Cela ne signifie pas qu'il faut abandonner les jeux-service ou les grosses productions. Mais plutôt arrêter de vouloir imposer le même modèle à tous les studios et retrouver un équilibre entre blockbusters, expériences solo, nouvelles licences et projets plus risqués.
C'est justement cette diversité qui avait contribué à faire de la PS4 une machine aussi populaire.
À l'approche de la PS6, PlayStation aurait donc besoin d'un véritable changement de cap. Et si cette transformation implique un renouvellement complet de la direction, Hermen Hulst et Hideaki Nishino pourraient bien être les premiers à devoir quitter le navire.
Car le véritable danger pour PlayStation n'est peut-être pas de perdre quelques projets. C'est de perdre progressivement la confiance d'un public qui, pendant des décennies, a contribué à faire de la marque l'une des plus importantes de l'histoire du jeu vidéo.