Après
l’enquête de The Verge sur
la “grande secousse” Xbox (fuites, annonce avancée, malaise interne autour de la stratégie “Xbox Everywhere” et sentiment qu’il fallait appuyer sur reset ),
l’interview de Seamus Blackley chez GamesBeat fait l’effet d’un commentaire en marge… mais d’un commentaire qui va droit au nerf du sujet :
si Microsoft change de tête, c’est aussi parce que Microsoft change de priorité. Et Blackley ne cherche pas vraiment à l’enrober.
Pour rappel,
Seamus Blackley n’est pas un observateur extérieur : ancien pilier de l’équipe
DirectX, il fait partie du noyau qui a porté et défendu en interne
le projet qui donnera naissance à la première Xbox au tournant des années 2000.
Là où The Verge décrivait une entreprise qui corrige une stratégie devenue confuse en interne, Blackley s’intéresse au signal envoyé par la nomination d’Asha Sharma, ex-dirigeante IA/plateforme. Pour lui,
ce n’est pas un détail de profil : c’est un symptôme. Il rappelle que
Satya Nadella a mis une part majeure de l’avenir de Microsoft sur l’IA, et que ce qui n’entre pas directement dans cette trajectoire risque de passer au second plan. Sa formule est volontairement brutale :
selon lui, Xbox est en train d’être progressivement “mise sur la touche ou conduite vers la sortie”. Ce n'est pas annoncé comme tel, mais visible dans la dynamique .
Et c’est là qu’il sort l’image qui a fait réagir.
Il explique que Sharma pourrait être perçue comme une médecin de soins palliatifs, chargée d’accompagner Xbox “doucement vers la fin” plutôt que de piloter une relance franche. On peut juger l’image excessive, mais elle sert surtout à poser le sous texte :
dans son esprit, Microsoft ne traiterait plus Xbox comme une marque de divertissement à faire croître, mais comme une division à réaligner sur une transformation corporate plus large.
Il illustre ensuite son point avec un parallèle volontairement absurde : confier un grand studio de cinéma à quelqu’un qui n’aime pas les films, ou un label musical à quelqu’un qui n’a jamais vu un concert. La question
“pourquoi tu ferais ça ?” est rhétorique, et sa réponse l’est tout autant : tu ne fais ça que si tu abordes le problème de manière
“abstraite”. Et selon lui, l
’IA pousse précisément à cette abstraction : l’IA “abstrait” tous les problèmes… et on finit par “abstraire” le problème des jeux aussi.
C’est exactement là que l’écho avec The Verge devient intéressant. Warren expliquait que la stratégie “Xbox Everywhere” s’était matérialisée par des campagnes qui martelaient qu’on n’avait “pas besoin d’une Xbox” pour jouer à Xbox, puis par “This is an Xbox”, qui appliquait le label à des téléphones ou des tablettes. Sur le papier, c’est cohérent : élargir la portée. Dans le réel, c’est un paradoxe marketing : à force d’expliquer que le hardware est dispensable, on ne peut pas ensuite feindre la surprise quand les ventes et les revenus console s’érodent. Et
The Verge rappelait en plus que
le store mobile annoncé pour 2024 n’existe toujours pas, ce qui fragilise la crédibilité du pivot mobile.
Blackley résume cette logique avec une image très parlante : "Satya Nadella tient un marteau, et Xbox est devenue un clou". Autrement dit,
si l’IA est le levier stratégique central de Microsoft, tout le reste finit par être remodelé pour s’y adapter. Et il pousse le raisonnement plus loin : selon lui,
l’implicite de ce type de décision, c’est l’idée que le jeu deviendrait une sorte de logiciel-service piloté par l’IA... une vision qui, à ses yeux, rate la nature même du jeu vidéo.
C’est là qu’il apporte un point important :
son propos n’est pas “les non-gamers ne peuvent pas diriger”. Il dit plutôt que le jeu vidéo est un secteur où l’illusion de simplicité est dangereuse.
Quand on joue, tout paraît fluide, donc tout le monde pense pouvoir “faire” du jeu. Mais quand on passe du côté production/édition, l’industrie te renvoie un “mur” très vite si tu la réduis à un problème de plateforme. Il le formule sans détour :
les jeux ne sont pas un domaine qu’on comprend juste en regardant des données clients .
Il reconnaît comprendre la technologie et l’IA, mais insiste sur le fait que ce n’est pas la même chose que comprendre pourquoi un jeu fonctionne culturellement, émotionnellement, communautairement.
Sur ce point, il résume l’ADN du médium en une formule qui colle assez bien au problème de lisibilité actuel :
le jeu est une industrie de passion. Et
si tu pilotes Xbox comme une pure brique techno, tu risques de perdre ce qui fait la valeur symbolique de la marque, surtout dans une période où elle cherche justement à se “redéfinir”.
Enfin, détail qui nuance le récit ambiant :
Blackley se montre plutôt bienveillant envers Sarah Bond, qu’il juge compétente en leadership, là où
The Verge relayait des retours internes beaucoup plus durs sur son management, malgré la reconnaissance de ses capacités de négociatrice. Ce contraste rappelle qu’il y a deux lectures possibles :
Bond était-elle “le problème”, ou était-elle surtout le visage d’une stratégie devenue politiquement intenable ? Blackley penche plutôt vers la seconde hypothèse.
Au fond, l’intérêt de l’angle Blackley n’est pas de “prouver” que Microsoft enterre Xbox. Il met surtout en lumière pourquoi la question est devenue légitime : à force de vouloir que Xbox soit partout, Microsoft a rendu crédible l’idée qu’Xbox n’était plus clairement quelque part.
The Verge décrit le reset et Blackley explique pourquoi ce reset peut être interprété comme une intégration plus agressive dans l’agenda IA . Et si
Microsoft veut vraiment un
“retour de Xbox”, ça ne se gagnera pas avec des éléments de langage : ce seront les actes avec des jeux, une plateforme et un positionnement qui refermeront (ou non) la porte à ce genre de lecture.