Un paradis perdu...
Le 18 septembre 2009, Minori, un petit studio japonais spécialisé dans les visual novels “cinématiques” sort un certain eden* They Were Only Two, on the Planet en format DVD.
Le titre se fera tellement remarqué qu'il débarquera sur PC notamment sur Steam le 30 janvier 2015, dans une version localisée en anglais. eden* est un visual novel souvent classé parmi les “kinetic novels”, c’est-à-dire des récits entièrement linéaires sans embranchements ni choix. Dans ce format, le joueur n’influence jamais l’histoire : il la lit du début à la fin.
Cette absence d’interactivité n’est pas une anomalie dans le genre. Beaucoup de VN fonctionnent ainsi. La vraie question n’est donc pas “pourquoi il n’y a pas de choix”, mais plutôt “est-ce que le récit justifie cette passivité”. Dans ce test on va revenir sur ce titre, en essayant de ne rien spoiler.
Une fin de cycle
Le titre de Minori nous raconte une histoire du point de vue de Ryou Haruna. Alors le vocabulaire est important dans ce test, on suit bien l'histoire à travers ce personnage, on ne l'incarne pas, jamais.
Ryou est un militaire membre d'une unité d'élite au sein même des forces spéciales, le G.A.T.
Notre héros, n'en est justement pas un. C'est un militaire, froid, un brin taciturne, et pas hyper bavard.
On comprend assez vite que le jeu se déroule dans un futur assez lointain, et le lieu géographique n'est pas défini clairement.
Au début du jeu, Ryou est affecté à un centre de recherche, pour protéger une personnalité importante, Sion.
A partir de ce postulat de base, un récit va se dérouler sous nos yeux, non dénué d'émotions...
Une trame... qui se fait un peu attendre.
Le jeu m'a fait penser tout d'abord à 2 livres :
- Le désert des Tartares de Dino Buzzati.
- Le rivage des Syrtes de Julien Gracq.
Ce sont 2 classiques de la littérature de l'attente.
On peut relier eden* de Le Rivage des Syrtes et de Le Désert des Tartares par une même structure mentale : celle d’un monde figé où le temps s’étire, et où les personnages vivent dans l’attente d’un événement décisif qui donne enfin sens à leur existence; événement qui finit soit par arriver trop tard, soit par ne jamais vraiment transformer ce qui a été vécu.
Si je peux le formuler en une seule phrase : eden*, Le Rivage des Syrtes et Le Désert des Tartares racontent chacun, à leur manière, des figures isolées, qu’elles soient militaires, sentinelles ou survivants, enfermées dans un monde suspendu, où l’existence se consume dans l’attente d’un basculement décisif qui finit par arriver comme une promesse tenue trop tard pour changer réellement le sens du temps écoulé.
- Chez Buzzati, l’attente militaire devient une vie entière consommée par une guerre qui n’arrive presque jamais.
- Chez Gracq, l’attente géopolitique transforme un monde en stagnation élégante et décadente.
- Dans eden*, l’attente devient intime et existentielle : l'issue (sans spoiler) est connue, mais ce qui compte est ce qui se joue émotionnellement avant cette dite issue.
Donc si vous vous attendez à une suite d'évènements, de rebondissements, de mouvements, un conseil : FUYEZ !
Ce qui compte ici, c'est la construction mentale et l'exploration intérieure des personnages.
S O P O R I P H I Q U E !
C’est probablement le point le plus clivant de l’œuvre.
Le jeu prend son temps de manière assumée : scènes quotidiennes, dialogues introspectifs, répétitions thématiques, et longues séquences centrées sur les émotions des personnages.
Dans mon expérience, cela s’est traduit par une impression de lenteur extrême, notamment dans la dernière partie du jeu. Le contenu narratif ne change pas de nature, mais s’étire fortement, ce qui peut donner une sensation de stagnation si l’adhésion émotionnelle n’est pas constante.
Une direction artistique et sonore très solide
Là où le jeu est plus unanimement réussi, c’est sur sa production.
La musique est très travaillée, avec une ambiance mélancolique cohérente qui accompagne bien le ton général du récit. Elle joue un rôle important dans l’immersion et compense en partie la sobriété de l’action.
Le doublage est également un élément clé. Dans ton retour, il ressort comme un des principaux points forts : il donne de la densité aux personnages et porte une grande partie de l’impact émotionnel des scènes. Sans lui, le texte aurait probablement beaucoup moins de force.
A ce sujet, d'un point de vue purement emotionelle, le dialogues du titre de Minori s'avèrent puissants, et par 2 fois ont réussi à me faire monter les larmes, ce qui est un exploit. A ce sujet, le jeu est déconseillé aux dépressifs.
Visuellement, le jeu reste simple mais propre, avec une direction artistique cohérente avec son ton SF (mega) minimaliste.
Voilà ce qui ne m'a pas convaincu ! Des personnages émotionnellement riches mais “historiquement” peu ancrés
Dans eden*, les personnages, notamment les 2 personnages centraux, sont très travaillés sur le plan émotionnel : leurs réactions, leurs silences, leurs liens, leur évolution intime sont globalement bien écrits et souvent nuancés.
Mais leur background reste volontairement limité ou elliptique.
Résultat : on comprend leurs émotions, mais on comprend moins profondément d’où elles viennent, quelle est leur source.
Et ça crée exactement ce que cette impession : une forme de proximité émotionnelle… sans véritable familiarité. Bizarre quand même...
Une intimité rapide qui manque de fondation
Le jeu construit une relation forte entre les personnages, mais sans donner suffisamment de “temps biographique” pour que cette relation s’enracine naturellement.
Du coup, c’est comme “tomber amoureux de quelqu’un qu’on connaît à peine”. Il y a de l’intensité émotionnelle, mais pas toujours le socle narratif qui permet de la rendre pleinement crédible sur la durée.
Une distance persistante avec les personnages
Même si on ressent leurs émotions, il reste une légère distance parce que :
- leur passé est peu exploré en profondeur
- leurs motivations sont parfois davantage suggérées que construites
- leur relation repose plus sur le moment présent que sur une histoire partagée détaillée
Donc on peut être touché… sans être totalement “lié” à eux.
C'est un choix de design narratif : le jeu privilégie l’intensité immédiate au détriment de la construction progressive de l’attachement
Les personnages de eden* sont émotionnellement très travaillés, mais leur passé et leur construction biographique restent trop en retrait, ce qui crée une proximité affective immédiate mais incomplète, comme une relation intense mais insuffisamment enracinée pour devenir pleinement familière.
Pour résumé la chose avec une métaphore : c'est “comme tomber amoureux de quelqu’un qu’on connaît à peine”.
Les forces
– Les 2 personnages principaux très émouvants
– Doublage de très haut niveau
– Le jeu est d'ailleurs quasiment entièrement doublé
– Direction graphique et musique
– Une fin émotionnelle qui touche malgré la fatigue
– La séquence animé très léchée !
– J'étais à 2 doigts de chialer
Les faiblesses
– Chara-design de Ryou en dessous des autres personnages je trouve.
– Rythme extrêmement lent (alors que le jeu ne fait que 15 heures)
– Trop proche du roman pur...
– ... Du coup, désolé, mais pour moi ce n'est pas un jeu : trop cheap pour être un animé, trop sophistiqué pour un manga. Une histoire qui se retrouve presque dans le jeu vidéo à défaut de mieux.
– Personnages parfois caricaturaux, jugés “coincés” (il existe une version du jeu pour adulte apparement avec du cucu).
– 0 choix, une seule fin, et ultra linéaire
– Uniquement en anglais
Epilogue d'un voyage statique !
Au final, eden* est une œuvre qui privilégie l'émotion à l'action, l'introspection au spectacle et les silences aux rebondissements.
Son rythme très contemplatif, son absence totale d'interactivité et sa narration linéaire en feront une expérience assez loin du jeu vidéo honnêtement, qui pourra rebuter les joueurs en quête d'un récit ne serait-ce qu'un brin dynamique.
En revanche, ceux qui apprécient les visual novels centrés sur les personnages, les dialogues et les atmosphères mélancoliques y trouveront probablement une œuvre marquante.
Pour ma part, malgré une direction artistique soignée, une bande-son inspirée et un doublage remarquable, je suis resté un peu côté de cette histoire. Les personnages sont touchants et leurs émotions sonnent justes, mais leur passé est trop peu développé pour que je m'attache pleinement à eux. Comme une rencontre trop brève qui voudrait déjà nous convaincre de la force d'un amour, la relation fonctionnant davantage par son intensité que par sa construction.
Une proposition sincère et soignée et même disons-le touchante, mais dont le rythme extrêmement lent ne conviendra clairement pas à tous.
Fiche technique: Titre original : eden* They Were Only Two, on the Planet Développeur: minori Editeur: MangaGamer Genre: Aventure (Visual Novel) Année: 2015 Autres supports: DVD Video Nombre de joueur(s): 1 Localisation:
C'est un vrai jeu, j'ai été vérifié, une sorte de Myst ambiance antéchrist mais je ne sais même pas si c'est sorti au final.