Né en octobre 1993 dans la préfecture d’Akita, Tatsuki Fujimoto se passionne très rapidement pour le dessin et le manga, en dévorant quelques magazines, il imagine le sien au collège dans lequel il crée une douzaine d'histoires aux ambiances variées.
Tatsuki Fujimoto : « Déjà tout petit, j’aimais échafauder des tas d’histoires. À l’école, en particulier, comme je m’ennuyais en classe, je m’amusais à inventer tout plein d’aventures. »
Pour se perfectionner, il se rend dans un établissement privé que fréquentaient ses grands-parents et intègre par la suite la faculté d’art et de design de Yamagata.
C'est pendant ses études qu'il publie ses premières planches sur le site de l'éditeur Shintosha. À partir de 17 ans, il participe également à divers concours organisés par la Shueisha, lui permettant de se faire progressivement connaître par cet éditeur. Il a ensuite sorti plusieurs histoires inspirées de ses anciens projets, et en 2016, il signe sa première série hebdomadaire sur la plateforme Jump+, Fire Punch.
Fujimoto a passé deux ans à développer ce récit en 8 tomes, Fire Punch raconte l’histoire d’Agni et de sa sœur Luna dans un monde de glace ou règne famine et chaos. Les deux font partie de ces "élus" qui utilisent leur pouvoir de régénération pour nourrir les habitants de leur village. Mais un jour, un terrible malheur les frappe, Agni le seul survivant d'un massacre part alors dans une quête effrénée pour assouvir sa soif de vengeance.
Influencé par Hiroaki Samura, l’auteur de L’Habitant de l’infini, Fire Punch est un mélange de deux histoires et s’inspire en grande partie du manga pour enfant Anpanman qui présente un héro en pain fourré de haricots rouges dont il se sert afin de nourrir les gens affamés. Cette caractéristique à permis d’imaginer le personnage principal qui est perpétuellement en flamme, tout en incorporant dans son œuvre un aspect de violence et de souffrance qui se ressente à chaque page.
« FIRE PUNCH est le résultat du mélange de deux histoires que j’avais en tête : Fire Sword et Hoshi no ibuki (litt. « Le souffle des étoiles »). Fire Sword parlait du sacrifice de soi, tandis que Hoshi no Ibuki parlait de la pénitence. Je suis parti de ces deux thèmes, j’ai creusé le sujet et voici le résultat. »
« Je me suis dit que si Anpanman était un humain fait de chair et d’os, le récit et les images auraient été de fait beaucoup plus violents. »
L'auteur essaie des dessins de différents styles et ne sait imposé aucune limite, son univers dystopique nous plonge dans une histoire sombre qui n’hésite pas à parler de plusieurs thèmes comme la vengeance, l'acceptation de soi, l’amour ou la rédemption. Fire Punch est une œuvre imprévisible à l’écriture soignée dont le but de l’auteur était de « donner une sensation de réel et d’instantanéité » au lecteur.
Fort de son succès, Fujimoto est de nouveau soutenu par la Shueisha, et Chainsaw Man fait ses débuts dans le Shônen Jump à la fin de l'année 2018. Son talent, à inventer des récits tordus, contourne les normes du shōnen, et Chainsaw Man ne déroge pas à cette règle bien au contraire.
Chainsaw Man suit le personnage de Denji, un jeune homme dans la dèche la plus totale, qui est exploité en tant que Devil Hunter avec son chien-démon-tronçonneuse, Pochita. Mais suite à une cruelle trahison, il voit enfin une possibilité de se tirer des bas-fonds où il croupit. Devenu un démon tronçonneuse après sa fusion avec Pochita, Denji est recruté par une organisation et part à la chasse aux démons.
Au départ, Fujimoto a d’abord imaginé un visuel d'un homme avec une tronçonneuse qui sort de son cœur. En se basant sur cette idée, il a élaboré une histoire tout en suivant les recommandations de son éditeur.
« Lorsque je dessinais mon premier manga Fire Punch, l'image d'un homme avec une tronçonneuse qui lui sortait de la tête m'est venu. C'était le début. Il combat des démons, alors appelons-le Tenshi (note : le mot japonais pour ange). Mais il serait plus approprié qu'il ait des consonnes plus sonores, alors j'ai transformé "Tenshi" en "Denji" (note : un phénomène linguistique plus évident en japonais - "D" est une "T" sonore, "J" est une "SH" sonore). Les consonnes sonores sont plus courantes dans les mots plus forts et plus effrayants, comme "danger" et autres (note : "denjaa"). De plus, le protagoniste de Fire Punch avait tout son corps continuellement en feu, et il ne pouvait pratiquement pas entrer à l'intérieur, et devait garder ses distances lorsqu'il parlait aux gens. Il y avait de nombreuses restrictions qui rendaient les choses plus difficiles. J'ai donc voulu faciliter physiquement et mentalement l'avancement de l'histoire, et j'ai créé un personnage qui a le sens de l'humour et qui ne réfléchit pas trop aux choses. »
Nombres de références sont à découvrir dans Chainsaw Man, influencé par des films coréen comme Memories of Murder, The Chaser, et The Strangers, les histoires de Tatsuki Fujimoto mêlent souvent tragédie et humour, deux tons et deux ambiances que l’auteur alterne dans cette œuvre.
Pendant qu'il poursuit son travail sur Chainsaw Man, il sort également le one shot Look Back en 2021, une œuvre émouvante de 140 pages, qui s'inspire de ses débuts en tant que mangaka. Fujimoto raconte le destin entremêlé de deux jeunes femmes, Fujino et Kyômoto deux artistes qui, après avoir travaillé ensemble sur un projet de manga, vont choisir des chemins opposés, l'une aspire à devenir dessinatrice de manga et l'autre souhaite poursuivre des études d’art.
Cette histoire bouleversante va être adaptée en film d’animation dont sa réalisation est assurée par Oshiyama Kiyotaka. Sa carrière commence en 2005 avec la production de Fullmetal Alchemist : le conquérant de Shamballa, puis il devient superviseur de l’animation pour Dennô Coil. En 2013, il s'illustre en tant que réalisateur d'épisodes de la série Space Dandy et en 2016, il prend la direction de sa propre série, Flip Flappers, pour ensuite crée son propre studio, Durian l’année d’après. Il s’est notamment impliquer dans divers projets, comme l'animation du film The First Slam Dunk et les designs de Trigun Stampede, mais aussi dans quelques projets du studio Ghibli.
Kiyotaka Oshiyama : « Tout d’abord, je dois dire qu’en tant qu’animateur, je fais des dessins adaptés à l’animation. Si je devais faire du manga, mon style changerait sans doute. En fait, ce qu’on attend d’un animateur et d’un mangaka en termes de dessin est totalement différent. Sans même mentionner les styles des uns et des autres, il faut prendre en compte à quel point ces différences d’environnement jouent. Pour ce qui est de Tatsuki Fujimoto en particulier, je trouve que son style est parfaitement adapté au medium du manga. Mais pour être honnête, au début, j’ai pensé qu’il n’était pas du tout fait pour l’animation. Son dessin est un peu raide. Non seulement le trait, mais aussi son approche de l’anatomie sont très difficiles à passer en animation. Mais on m’a laissé faire des changements dans les designs et aussi dans le style d’ensemble. Même si les plans sont les mêmes, je n’ai certainement pas recopié les dessins de Fujimoto. »
Le projet a débuté début 2022, Oshiyama au studio Durian et Avex Pictures ont proposé conjointement le projet, qui a ensuite été approuvé par la Shueisha et Tatsuki Fujimoto. S’entourant d’une équipe de choc, Oshiyama a animé la moitié des séquences, pour un total de 700 plans. Dans le processus classique de production d'animation au Japon, les animateurs clé réalisent les dessins, qui sont ensuite retouchés par les animateurs assistants avant d'être envoyés à l'équipe en charge de la colorisation, mais pour Look Back c’est assez différent :
« Dans le processus habituel de production d’animation au Japon, les dessins réalisés par les animateurs-clé sont ensuite remis au propre par les assistants animateurs puis envoyés à l’équipe de colorisation, c’est comme cela qu’ils apparaissent à l’écran. Mais sur Look Back, il n’y a pas d’étape intermédiaire : les dessins-clé sont envoyés tels quels aux coloristes, ce sont donc les dessins-clé qui constituent intégralement l’animation que vous voyez à l’écran. Dans ce qu’on appelle “animation tout en poses-clé” au Japon, les assistants animateurs repassent quand même sur les dessins originaux pour les mettre au propre. Sur Look Back, les dessins clé sont traités comme produit fini de manière automatique. La manière de voir les choses est donc totalement différente.
C’est pour ça qu’au générique, je n’ai pas voulu créditer les artistes seulement en tant qu’“animateurs-clé” mais aussi mettre en avant le fait que ce sont leurs dessins qu’on voit à l’écran, sans distinction entre dessins d’origine et dessins mis au propre. Habituellement, si les dessins des animateurs-clé sont trop brouillons, ce n’est pas grave car les assistants sont là pour combler les trous. Ce n’était pas le cas ici, et les animateurs ont dû faire des efforts pour réaliser des dessins pouvant être mis en couleur tels quels. D’où ce terme étrange au générique, “animation clé-animation” [gendôga, NDLR]. »
Look Back aborde de manière réaliste les obstacles rencontrés par les jeunes artistes désireux d'entrer dans le monde du manga. En suivant ses deux personnages liés par leur parcours, le récit nous incite à progresser et à toujours fournir le meilleur de nous-mêmes dans nos projets. Sa direction artistique si soignée et sa mise en scène offrent des séquences à la fois fluides et magnifiquement bien animées.
Ryo Ohyama, responsable de la production : « Je pense que toutes les personnes impliquées partagent le fait que nous exerçons ce métier parce que nous aimons sincèrement le divertissement et la création. Cette histoire, en particulier, dépeint à la fois la joie et la douleur de la création, et nous touche donc tout particulièrement. C'est également une histoire très personnelle pour M. Fujimoto, et le réalisateur Oshiyama nous a confié qu'il se sentait lui aussi très proche de cette œuvre en tant que créateur. Je suis sûr que tous les animateurs impliqués ont ressenti la même chose. »
Un autre one shot pointe le bout de son nez en 2022, dans "Adieu Eri", nous suivons un jeune garçon nommé Yuta, qui doit affronter les répercussions de son film consacré à sa mère malade. Yûta qui est parvenu brillamment à honorer le dernier désir de sa mère est déçu par les réactions négatives suscitées par son film et s’apprête à en finir à son tour, jusqu'à ce qu'il rencontre une camarade de classe, une fille nommée Eri une cinéphile, qui va l’inspirer à réaliser un nouveau film.
Fujimoto plonge dans les cycles de douleur et de deuil, abordant ces thèmes à travers l'expérience intime d'un artiste et de son processus créatif, tout en utilisant un autre medium : le cinéma.
Dans "Adieu Eri", Fujimoto adopte un style visuel singulier qui évoque le cinéma, en recourant à une narration qui s'articule autour de plans plus épurés. Il emploie des cases horizontales, qui s'étendent sur toute la largeur de la page, pour reproduire la structure des bandes de films. La plupart des pages sont composées de cases horizontales occupant un quart de la hauteur de la page, cela permet à l'auteur de raconter l'histoire à la manière d’un film, une œuvre parfaite pour une adaptation au cinéma.
Derrière son énorme talent, Tastuki Fujimoto préfère se limiter à des séries courtes et des one shots. Que leur réception soit positive ou négative, nous espérons qu'il saura concocter de nouvelles narrations tout aussi marquantes et insolites.