Il y a quelque temps, je me suis posé une question assez simple en réfléchissant à l’évolution de la fiction.
Instinctivement, je rangerais volontiers [Superman, Astérix et Goku sur une même étagère]. Pourtant, ils viennent de trois pays différents, de trois époques différentes et même de trois traditions différentes : comics américain, bande dessinée franco-belge et manga japonais.
À l’inverse, je placerais plus naturellement [L’Iliade, Les Trois Mousquetaires, Ben-Hur, Sherlock Holmes, Fantômas ou Hercule Poirot] sur une autre étagère.
Et c’est là que quelque chose m’a interpellé.
Pourquoi Superman me semble-t-il finalement plus proche d’Astérix ou de Goku que de Fantômas, alors que Fantômas précède Superman de seulement quelques décennies ?
Ma proposition est la suivante : est-ce que les années 1920 n’auraient pas constitué un véritable changement de paradigme dans notre manière de concevoir les personnages et les récits populaires ?
Avant : le personnage appartient au récit
Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’avant 1920 les personnages récurrents n’existaient pas.
Sherlock Holmes revient dans de nombreuses enquêtes. Fantômas possède plusieurs romans. Arsène Lupin multiplie lui aussi les aventures. Tarzan apparaît dans une longue série.
Pourtant, malgré cela, je trouve qu’ils restent encore proches d’une conception assez classique du récit.
Dans Les Trois Mousquetaires, D’Artagnan appartient à une histoire. Dans Ben-Hur, Judah Ben-Hur appartient à une histoire. Même Sherlock Holmes, malgré ses nombreuses enquêtes, reste profondément lié à la structure du récit littéraire : chaque nouvelle ou chaque roman construit une intrigue dans laquelle Holmes intervient.
Le personnage peut revenir, devenir extrêmement célèbre et même dépasser la popularité de l’œuvre originale.
Mais le point de départ reste généralement l’histoire que l’on raconte.
Le personnage appartient encore principalement au récit.
Et si cette logique commençait justement à s’inverser ?
Au début du XXe siècle, plusieurs signes annoncent déjà une évolution.
La bande dessinée se développe, le cinéma apparaît, les feuilletons deviennent extrêmement populaires et certains personnages commencent à être immédiatement reconnaissables.
Little Nemo, dès 1905, possède déjà son univers récurrent.
Puis arrive Félix le Chat en 1919.
Félix est particulièrement intéressant parce qu’il devient, durant les années 1920, bien davantage que le héros d’un dessin animé précis. Il devient une véritable célébrité fictive, reconnaissable indépendamment de l’histoire dans laquelle on le place.
Et c’est peut-être là que commence réellement la mutation.
Le public ne cherche plus uniquement à connaître une nouvelle histoire.
Il commence aussi à vouloir retrouver un personnage.
1928-1929 : Mickey et Popeye comme symboles du basculement
Puis arrivent deux personnages qui, à mes yeux, représentent parfaitement ce changement : Mickey Mouse en 1928 et Popeye en 1929.
Prenons Mickey.
Quelle est exactement « l’histoire de Mickey » ? Il n’y en a pas vraiment une seule. Mickey peut être marin, pilote, explorateur, détective, apprenti sorcier ou simplement vivre une aventure quotidienne avec Donald, Dingo ou Minnie.
L’histoire change.
Le contexte change.
Parfois même les règles de son univers changent.
Mais Mickey reste Mickey.
Une aventure peut se terminer sans que le personnage soit terminé. C’est là que j’ai l’impression qu’une inversion fondamentale se produit :
Le personnage n’appartient plus seulement à l’histoire.
Les histoires commencent à appartenir au personnage.
Popeye est peut-être encore plus révélateur. Il apparaît en 1929 dans Thimble Theatre, une série qui existe déjà depuis dix ans. Et pourtant, ce personnage secondaire devient tellement populaire qu’il finit pratiquement par absorber l’identité de l’œuvre elle-même. Aujourd’hui, combien de personnes connaissent Thimble Theatre ?
Et combien connaissent Popeye ?
Le personnage a survécu au titre qui l’avait fait naître.
Il possède également quelque chose qui nous semble aujourd’hui extrêmement familier : une identité visuelle forte, des personnages récurrents, des gimmicks, des combats et un mécanisme immédiatement identifiable de montée en puissance avec les épinards.
Je ne prétends évidemment pas que Popeye aurait directement inspiré Goku. Je parle plutôt d’une parenté conceptuelle.
Sous cet angle, Popeye peut presque être vu comme un très lointain ancêtre du héros populaire de combat que le manga et l’animation japonaise développeront beaucoup plus tard.
Les années 1930 semblent confirmer le changement
Et ce qui me paraît particulièrement intéressant, c’est ce qui arrive immédiatement après. En 1929 apparaît également Buck Rogers sous forme de comic strip. Puis arrivent Flash Gordon, Donald Duck et surtout Superman en 1938, suivi de Batman en 1939. Avec Superman, la nouvelle logique devient extrêmement visible. Il possède une origine, des pouvoirs, un costume, une identité, un entourage, des adversaires et un univers.
Mais il ne possède pas réellement une seule histoire définitive. Il possède des histoires !
Un auteur peut terminer son récit Superman et un autre peut reprendre le personnage. Une continuité peut se terminer et une nouvelle commence. Le personnage demeure.
Et c’est précisément cette logique que l’on retrouvera ensuite dans une immense partie de la culture populaire moderne.
Le test de l’étagère
Revenons donc à mon exemple de départ.
Pourquoi rangerais-je instinctivement ensemble :
-Mickey
-Popeye
-Superman
-Batman
-Astérix
-Tintin
-Goku
-Mario
-Sonic
-Pikachu
alors qu’ils viennent de médias, de cultures et d’époques extrêmement différentes ? Parce qu’ils me semblent appartenir à une même famille narrative.
Ils sont devenus des structures capables de générer des histoires.
Astérix peut revenir d’un voyage et repartir dans un autre album. Superman peut sauver Metropolis aujourd’hui et affronter un nouvel ennemi demain. Goku peut terminer un arc narratif avant qu’une nouvelle menace apparaisse. Mario peut sauver Peach dans un jeu puis devenir pilote de kart, joueur de tennis ou aventurier dans un autre. Pikachu peut exister dans le jeu vidéo, l’animation, les cartes, le cinéma ou le merchandising sans perdre son identité.
La fiction ne repose plus uniquement sur ce qui arrive au personnage. Elle repose aussi sur le plaisir de retrouver le personnage lui-même.
Pourquoi précisément les années 1920 ?
Il serait évidemment trop simple de dire :
« Tout commence en 1920. »
La transition avait commencé auparavant.
Little Nemo, les premiers strips, les serials cinématographiques ou Félix le Chat montrent clairement que plusieurs ingrédients existaient déjà.
Je vois donc plutôt les années 1920 comme la décennie de cristallisation.
C’est à ce moment que plusieurs phénomènes se rencontrent : développement massif de la presse illustrée, du cinéma, de la radio, de l’animation, de la publicité et d’une culture populaire consommée par des millions de personnes.
Le personnage peut désormais dépasser beaucoup plus facilement son œuvre d’origine. Il devient reconnaissable par sa silhouette. Il peut passer d’un média à un autre. Il peut être décliné. Il peut devenir une mascotte. Il peut même survivre à son auteur.
Et les décennies suivantes ne feront finalement qu’amplifier cette logique.
Alors, véritable changement de paradigme ?
Voilà donc la réflexion que je voulais vous proposer.
Je ne pense pas que les années 1920 aient inventé à elles seules la fiction moderne.
En revanche, je me demande si elles ne représentent pas le moment où une nouvelle manière de concevoir les personnages devient suffisamment forte pour créer la pop culture telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Avant, la logique dominante serait plutôt :
Le personnage appartient au récit.
Puis progressivement apparaît une autre logique :
Le personnage et son univers deviennent capables de produire une succession potentiellement infinie de récits.
Et lorsque je regarde Mickey, Popeye ou Buck Rogers à la fin des années 1920, puis Superman quelques années plus tard, j’ai vraiment l’impression d’observer le point de passage entre ces deux mondes.
C’est peut-être pour cela qu’un Superman de 1938 me semble déjà appartenir culturellement à la même grande famille qu’un Astérix de 1959 ou qu’un Goku de 1984, alors qu’un Fantômas de 1911 me paraît encore beaucoup plus proche de Sherlock Holmes, de Dumas ou du roman classique.
Mais justement, est-ce que vous faites vous aussi cette distinction ? Est-ce que cette idée de deux « étagères » vous paraît pertinente ?
Et surtout :
Si vous deviez choisir une période où notre manière moderne de concevoir la fiction commence réellement à s’imposer, placeriez-vous vous aussi le basculement autour des années 1920 ?
Il y a un âge d'or pour tous.
Et aujourd'hui on commence uen nouvelle ère : l'abrutissement de masse avec un outil d'une connerie sans nom qu'on appel ia.
Mais une ia enfaîte, sans ce que les gens poste sur internet n'est absolument rien.
Je avis pas dire qu'il faur détruire les data center, mais pour le bien de l'humanité c'est probablement la meilleur chose a faire....
Bientôt une tablette avec une ia pour remplacer les prof....Bientôt une ia pour médecin.
Je m'égare.