À 82 ans, Charles Aznavour revient aux États-Unis pour une ultime tournée d’adieux qui l’a déjà fait passer par l’Allemagne, et devrait le mener dans de nombreux autres pays, dont l’Espagne, la Grande-Bretagne, l’Italie ou encore le Japon. Il sera le 12 septembre à Seattle, le 13 à San Francisco, le 16 à Washington DC, les 18-19 à New York, le 21 à Boston et le 25 à Saratoga. Autant d’occasions de venir écouter, une fois encore — une dernière fois ? — quelques-uns des grands classiques inscrits au répertoire de ce monstre sacré, qui est l’un des rares chanteurs français, avec Yves Montand, Édith Piaf ou Maurice Chevalier, à avoir su conquérir le public américain.
Né un 22 décembre à Paris de parents d’origine arménienne, Charles Aznavour a toujours aimé les États-Unis. Il s’y est rendu pour la première fois en 1948, pour une tournée avec Pierre Roche. Par la suite, il n’aura cesse de revenir. Par deux fois, il y élira domicile ; il s’y mariera, même, et y scolarisera ses enfants. Dans cet entretien, Charles Aznavour détaille sa relation avec ce pays qu’il dit « adorer ». « Mes influences sont françaises », indique-t-il quand on évoque Sinatra, un autre grand nom de la chanson auquel on le compare souvent — à tort. Mais son cœur est en partie américain.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir aux États-Unis pour cette ultime tournée ?
Charles AZNAVOUR .- J’ai 82 ans. N’ayons pas peur de le dire : il arrive un moment où l’on sait que le métier va s’arrêter. Or avant qu’il ne s’arrête, j’ai décidé de l’arrêter. J’ai lancé cette tournée pour venir, une dernière fois, chanter devant mon public. Comme je suis passé par de nombreux pays au cours de ma carrière — plus de
90 —, cela devrait me prendre 4 ou 5 ans pour faire mes adieux.
Cette tournée aux États-Unis s’inscrit donc dans un contexte international ?
Aussi longtemps que ma voix tiendra, aussi longtemps que je pourrai me tenir en scène sans ressembler à un vielliard cacochyme, j’en profite pour faire mes adieux. J’ai commencé par l’Allemagne en début d’année. Je serai bientôt dans les pays anglophones. Je ferai ensuite mes adieux en espagnol — j’ai beaucoup de pays hispanophones à visiter —, puis en italien. Enfin, j’ai prévu d’être au Japon en mars prochain. Tout est planifié pour que mon départ soit joliment orchestré, comme mes tours de chant. Je terminerai quand Dieu le voudra bien !
Est-ce réellement notre dernière occasion de vous voir sur scène aux États-Unis ?
Si je dois revenir aux États-Unis, je reviendrai ! Mais pas dans les villes qui sont inscrites au programme de cette tournée.
Parlez-nous de votre relation aux États-Unis. C’est un pays que vous connaissez très bien, puisque vous y êtes venus à maintes reprises, et notamment dès 1948, en tournée avec Pierre Roche.
Oui, je suis venu m’y perdre, parce que je n’avais pas de visa. J’ai été, comme on l’est habituellement, conquis par ce peuple, par ce pays, par son mode de vie, qui n’était pas le mien. Moi, je combinais deux cultures : l’arménienne et la française. Me voilà tout d’un coup confronté à l’Amérique. ça a été le coup de foudre. Ma tournée avec Pierre Roche a duré trois ou quatre mois.
Je suis ensuite revenu vivre à New York à la fin des années 60 pour une période de deux ans. J’habitais le Village. Je me suis marié à une Américaine.
Enfin, mon troisième et dernier séjour américain date des années 80. Là encore, il a duré deux ans. Je me partageais entre Los Angeles et Greenwich, Connecticut. Mes enfants ont fait leurs études en anglais, puis je suis rentré en Europe.
Vous aimez les États-Unis, cela se sent.
C’est plus fort que cela : j’adore les États-Unis. C’est un pays qui vous donne envie de faire quelque chose. À l’inverse de la vieille Europe, où l’on est obligé de se bousculer, l’Amérique vous bouscule. ça aide les gens d’être bousculé ainsi, c’est plus facile que d’avoir à se bousculer soi-même.
L’Amérique aussi vous aime beaucoup. En témoigne Ray Charles chantant « La mamma », ou encore Fred Astaire reprenant « Les plaisirs démodés ».
Oui. Entre l’Amérique et moi, cela a toujours été un échange. J’ai inspiré plusieurs chanteurs et chanteuses américains, dont Liza Minelli, qui ne s’en est jamais cachée.
J’ai été le premier chanteur français à aborder des thèmes qui étaient, à l’époque, inacceptables pour des Américains. Je pense entre autres à « Comme ils disent » (une chanson sur l’homosexulaité, NDLR) ou encore « La mamma », qui évoque la mort de la mère — laissez-moi vous dire que ce n’est pas le genre de sujets auxquels le public était habitué !
La seule chanson qui ait été, à une époque, proche de cela, c’est « Brother Can You Spare Me a Dime » de Yip Harburg. Elle a été unique, les Américains n’ont pas suivi dans ce registre. C’est par la suite que le public a changé sa manière d’écouter certaines chansons, une fois que l’Amérique s’est heurtée à des ennuis que nous connaissons bien en Europe — je pense notamment à la guerre. Et à mon sens, ils acceptent mieux d’entendre ce genre de choses dans la bouche d’étrangers plutôt que dans celle de leurs compatriotes.
Justement, parlons de la place que les États-Unis réservent à la chanson française.
Alors là, ce n’est même pas la peine d’en parler : ils ne lui réservent aucune place !
Mais vous, vous vous êtes bien forgé un public ?
Moi, je me suis fait une place sur la scène, j’ai un public, mais vous ne m’entendez pas à la radio, n’est-ce pas ? On n’entend pas de chanteurs étrangers en Amérique. C’est banni, cela n’existe pas. Cela n’intéresse personne. Les Amércains s’estiment servis. Ils ont ce dont ils ont besoin.
Petit détail pratique : chanterez-vous en anglais ou en français sur la scène américaine ?
Je ferai moitié-moitié. Il y aura 50 % de chansons en version originale, et 50 % de chansons traduites mot pour mot du français— je dis bien mot pour mot ; je n’ai pas sacrifié à la commercialité en modifiant tel ou tel morceau pour plaire davantage à l’Amérique. Si on ne m’avait pas accepté comme je suis — ce que les Américains ont fait — je n’aurais pas pu venir.
Comment vous y êtes-vous pris pour conquérir un public aux États-Unis ?
Je ne m’y suis pris d’aucune manière. Le public est venu de lui-même. Il ne faut pas oublier que les Américains sont des gens curieux. À l’inverse des Européens, ils sont capables d’aller voir un artiste qu’ils ne connaissent pas ou dont ils ont à peine entendu parler, juste de bouche-à-oreille. On leur dirait « Je vous recommande le spectacle de ces petits chanteurs coréens, ils sont formidables », ils iraient. C’est comme ça qu’ils sont venus me voir. Je dois également préciser que le fait d’avoir joué dans « Ne tirez pas sur le pianiste », un film de Truffaut sorti en 1960, a bien contribué à ma carrière américaine. Truffaut avait une excellente image aux États-Unis ; il y faisait ses débuts, c’était les miens aussi.
Aujourd’hui, ce sont plutôt des Américains qui viennent vous voir, ou plutôt des Français d’Amérique ?
Je dois dire que les Français d’Amérique sont venus très tard à moi. Et je vais vous dire pourquoi : parce qu’ils souhaiteraient que je chante tout en français. Or, j’estime qu’il n’est pas normal que je vienne dans un pays où l’on ne parle pas le français, et que j’impose au public 25 chansons dans une langue qu’il ne comprend pas. Non ! Il faut avoir une certaine éducation, la politesse de présenter au public des choses qu’il peut comprendre. Reste qu’il y a également des Américains qui ne parlent pas français, mais qui aiment entendre chanter dans notre langue — c’est l’exotisme ! C’est donc pour contenter tout le monde que je fais moitié-moitié.
Si vous deviez citer vos influences américaines, y aurait-il Frank Sinatra ?
Non, non, pas du tout, je n’ai pas été influencé par Sinatra, pour la simple et bonne raison que lorsque j’ai débuté, Sinatra n’existait pas encore. Mes influences sont antérieures à cela. Elles auraient plutôt leur source dans la comédie musicale américaine, plus que dans un chanteur en particulier. Mon époque, c’était celle de Rudy Valley, de Bing Crosby... Vous remarquerez que je n’ai rien de Bing Crosby.
En réalité, mes influences sont françaises. Typiquement françaises. À cet égard, il y a trois noms qui me viennent immédiatement à l’esprit : Charles Trenet, Maurice Chevalier et Édith Piaf. Voilà mes sources d’inspiration. Je les admire toutes trois pour des raisons bien distinctes : Trenet pour ses textes, son style, sa poésie ; Chevalier, pour son sens de la scène et sa carrière internationale ; Piaf pour son émotion.
Comment voyez-vous l’avenir de la chanson française, à l’heure où vous tirez votre révérence ?
Attendez, j’en ferai toujours partie comme auteur ! Je continuerai à écrire des chansons, même si je ne chante plus. Et puis vous savez, on parle d’un avenir lointain. Cela va me prendre du temps de faire mes adieux. Je ne suis pas encore parti !
Que pensez-vous du renouveau de la chanson française, de la chanson à texte ?
Mais il n’y a pas de renouveau de la chanson française ! Je ne sais pas pourquoi on dit toujours « la nouvelle cuisine, la nouvelle chanson »… Ce n’est pas vrai, tout ça ! Les gens ne sortent pas du bois avec du talent. Ils ont subi des influences, et ils composent avec. La nouvelle chanson française, cela veut simplement dire que des jeunes gens ont remarqué que la qualité valait mieux que le n’importe quoi dans la chanson. Ils privilégient la chanson française pour s’exprimer, plutôt que la chanson internationale.
Et cela vous rend optimiste ?
J’ai toujours été optimiste ! J’ai toujours su que l’on reviendrait a ça. Cela ne veut pas dire qu’on ne va faire que cela, qu’il n’y aura pas du rap, du slam, etc. Cela veut simplement dire qu’enfin, la chanson française cohabite avec un autre registre. Longtemps, on a du composer avec la chanson française et italienne. Aujourd’hui, cela se joue entre la chanson française et la chanson mondiale.
Vous êtes devenu français presque par hasard. En 1924 en effet, au moment de votre naissance, vos parents vivaient à Paris dans l’attente d’obtenir un visa pour les États-Unis… Croyez-vous que si vous aviez vu le jour de ce côté-ci de l’Atlantique, votre destin en aurait été profondément changé ?
Non, pas du tout. Je pense que je suis né pour être ce que je suis devenu. Je crois que les gens naissent pour quelque chose. On ne se fabrique pas par rapport à un pays. Certes, mon travail aurait été différent ; ma manière de composer et d’écrire aurait été différente, mes sujets auraient été très différents —je n’ai aucun doute là-dessus —, mais mes goûts auraient été sensiblement les mêmes, car je les ai hérités de mes parents. Je me serais probablement tourné vers les mêmes artistes. J’aurais certainement aimé cette chanson de Yip Harburg dont je vous parlais tout à l’heure : « Brother, Can You Spare Me a Dime ». C’est une chanson qui a été écrite pendant la grande dépression des années 30 ; c’est une chanson sublime, qui a marqué, mais qui n’est pas devenue un succès international, car elle déprimait les gens. C’est une très grande chanson américaine.
Qu’est-ce que vous nous préparez pour votre venue aux États-Unis ?
Un « best-of ». Je ne suis pas venu aux États-Unis depuis six ou sept ans. Je suppose que ce que les gens veulent entendre, après tout ce temps, ce sont mes classiques, ces chansons qu’ils n’entendent ni à la télé, ni à la radio. Ils les auront !
Charles Aznavour
« The Farewell Tour »
Concerts à New York, Boston, San Francisco, Seattle, Washington DC et Saratoga.